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Rue des chats

Bernadette écoute ses guides. Elle pour qui les églises, les temples, les mosquées, les synagogues avaient beaucoup moins d’intérêt que les maisons d’à côté, voilà qu’on lui propose maintenant de faire migrer son âme !

_ Il s’agit d’élargir votre champ de conscience jusqu’à pouvoir quitter le cycle des réincarnations, explique l’un des êtres.

_ Vous avez des préférences, pour votre prochaine vie ? lui demande l’autre.

Bernadette lève ce qui lui semble être son bras gauche et gratte la zone où devrait se trouver son cuir chevelu. Elle ne sent rien du tout mais, par habitude, le geste l’aide à réfléchir.

_ Et bien… en fait, je crois que j’aimerais bien rester Rue des chats, dit-elle.

_ « Rue des chats » ?

_ C’est la rue Albert Camus mais, dans le village, tout le monde l’appelle Rue des chats. C’est qu’on y trouve un paquet de chats errants ! Et puis, une bonne moitié des habitants en possèdent un.

_ Rue Albert Camus… et vous êtes morte suite à une chute, pouffe l’un des êtres.

L’esprit de Bernadette ne comprend pas la référence littéraire. Il laisse passer quelques secondes puis reprend :

_ En fait, je peux même vous le dire précisément : sur les douze familles qui vivent dans la rue, huit ont au moins un chat.

Les deux entités spirituelles échangent un regard ; tout du moins, Bernadette a cette impression. Le décor se brouille à nouveau et des lignes se forment.

_ Alors, voyons…dit un être en consultant les données qui viennent d’apparaître. Pour la rue Albert Camus, nous avons deux naissances en cours : le petit de la famille Fleury et le dernier chaton de Princesse.

_ Princesse ? s’étonne l’esprit de Bernadette. C’est la chatte des Perrochon…

Bernadette réfléchit : renaître dans la famille Fleury serait sûrement une expérience agréable.  C’est un couple de trentenaires cordiaux et sans histoire. Bernadette est bien placée pour le savoir. Avec eux, jamais le moindre scoop à se mettre sous la dent. La femme est hôtesse d’accueil dans une banque ; l’homme est ingénieur. Elle est originaire du Bénin ; il est né en France. Elle aime son mari ; il aime sa femme.

Chez la famille Perrochon, c’est tout le contraire : entre les disputes des parents et leurs six enfants, ça braille toute la journée là-dedans !

A première vue, le choix semble facile.

Pourtant…